Où ?

A contrario de la mondialisation, l’Industrie du futur repositionne les enjeux économiques à un niveau local. Afin de répondre à la nouvelle demande client, autour de produits personnalisés et livrés rapidement, il faut en effet « produire là où l’on consomme ». L’Industrie du futur se joue donc dans les territoires, avec en France, un large soutien des régions.

Où se passe l’Industrie du futur ?

L’Industrie du futur est devenue un phénomène global. Dans le sillon de l’Europe, le concept a été décliné dans la plupart des pays industrialisés. Les États-Unis, mais désormais aussi l’Asie, ont engagé leur transformation digitale de l’outil de production. « Au final, c’est une course à trois entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord », estime ainsi Marc Genevois, directeur général de SAP France (lire notre rubrique « Pourquoi ? »).

Au niveau européen, outre l’Allemagne qui reste le précurseur de l’Industrie 4.0, l’Italie, l’Angleterre, les Pays-Bas et bien entendu la France, ont tous lancé des programmes visant à moderniser leur industrie. L’heure est aujourd’hui à établir des passerelles entre les différents pays européens engagés dans la démarche. « C’est le sens de l’implication de la France au niveau européen dans l’initiative Digitising European Industry de la Commission, de l’accueil du Stakeholder Forum lors du salon Global Industrie (intégrant Smart-Industries), ou encore dans la « Trilatérale » : France – Allemagne – Italie où nous construisons les synergies entre nos politiques respectives dans ce domaine », explique Pascal Faure, directeur général de la DGE (Direction Générale des Entreprises).

Au niveau français, l’Industrie du futur est un mouvement repris par l’ensemble des régions, même si certaines ont pris une longueur d’avance comme la région Grand-Est, la Nouvelle-Aquitaine, les Hauts-de-France, la région PACA, la Bourgogne-Franche-Comté, l’Auvergne-Rhône-Alpes ou même l’Ile-de-France qui a annoncé en 2017 un plan de 300 millions d’euros, pour redynamiser les PME industrielles franciliennes, notamment vers l’Industrie du futur. « Chaque région possède aujourd’hui un plan pour accompagner l’Industrie du futur », observe Daniel Richet, directeur du développement régional et international du Cetim (Centre technique des industries mécaniques).

Si le cap est donné par des programmes nationaux, le développement français de l’Industrie du futur est essentiellement local. « L’Industrie du futur se joue dans les territoires avec comme principal acteur les régions », poursuit Daniel Richet. Une approche locale accentuée depuis 2015 par la loi NOTRe, qui a confié aux régions le premier rôle en matière de développement économique.

« Tous les territoires sont concernés par l’Industrie du futur », confirme Fanny Letier, directrice exécutive fonds propres PME et accompagnement chez Bpifrance. « Pour un territoire qui ne s’engage pas sur cette voie, il y a un réel risque de décrochage économique d’ici cinq ans, avec des retombées négatives en matière d’emploi et d’attractivité ».

Parmi les régions en première ligne sur l’Industrie du futur figure notamment la Nouvelle-Aquitaine. Pour quelles raisons cette région de France s’est-elle largement impliquée dans la démarche ? « Il y a une culture, une histoire autour de l’industrie qui a nourri une partie de la population sur plusieurs générations », explique Bernard Uthurry, vice-président du Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine en charge du développement économique et de l’économie numérique. La Nouvelle-Aquitaine compte en effet près de 45 000 salariés dans l’industrie, notamment autour de sites dédiés à l’aéronautique. Cette région accueille aussi des grands groupes industriels comme Thales ou Safran, des laboratoires de recherche tels que l’Inria et le site Safran Helicopter Engines, (anciennement Turboméca), à Bordes, qui fut l’une des premières vitrines de l’Usine du futur en France. Mais la région fait face à une certaine inégalité dans l’attractivité de ses territoires. « L’Industrie du futur doit rendre nos entreprises plus attractives, pour attirer de jeunes talents, tout en pérennisant les emplois existants », résume Bernard Uthurry.

La région Grand Est figure également parmi les régions les plus actives en matière d’accompagnement vers l’Industrie du futur. Sa motivation est également liée à l’activité économique du territoire et à l’histoire industrielle de la région. « Avec 19 % du PIB réalisé par l’industrie, la région Grand Est a une responsabilité particulière vis-à-vis de ce secteur », explique Lilla Merabet, vice-président de la région Grand Est en charge de la compétitivité, de l’innovation et du numérique. « Nous sommes également géographiquement entourés de leaders dans l’Industrie du futur, dont l’Allemagne avec qui nous avons une frontière. Nous nous devons d’être au même niveau que nos voisins ».

Au final, ces régions pionnières ont donc en commun de posséder une importante histoire industrielle et d’accueillir des grands acteurs du secteur, ainsi que des laboratoires de recherche. « Le développement industriel dépend d’une conjonction de facteurs qui doivent tous être au rendez-vous : infrastructures efficaces (qu’elles soient numériques ou physiques), écosystèmes d’innovation dynamiques (laboratoires d’État effectivement, mais aussi pôles de compétitivité et pôles French Tech par exemple) et salariés formés aux nouvelles technologies industrielles », observe Pascal Faure de la DGE. « C’est pourquoi l’action coordonnée entre tous les échelons d’action publique (État, collectivités, réseaux consulaires, opérateurs) est un facteur clef pour tous les territoires qui relèvent ce défi ».

Deux exemples qui n’enlèvent en rien les efforts et actions menés dans d’autres régions aussi dynamiques comme les Hauts de France et Auvergne-Rhône-Alpes.

Comment les territoires développent-ils l’Industrie du futur ?

Le principal levier pour développer l’Industrie du futur dans les territoires est, sans surprise, l’accompagnement financier des entreprises. Et dans ce domaine, le premier type d’aide consiste à financer le diagnostic de départ. Ce dernier va permettre d’identifier les besoins de l’entreprise, les solutions apportées par l’Industrie du futur et la feuille de route à mettre en place pour lancer des premiers projets.

« Nous travaillons avec un cabinet de consultants spécialisés qui se rendent sur place pour conseiller et accompagner les entreprises dans cette première étape », explique Bernard Uthurry, de la région Nouvelle-Aquitaine. Même son de cloches à la région Grand Est. « C’est un diagnostic en présentiel de trois ou quatre jours, autour des questions telles que la digitalisation, l’excellence opérationnelle, la question RH ou encore l’efficacité énergétique », précise pour sa part Lilla Merabet. Dans ces deux régions, le financement du diagnostic est pris en charge à 100 %. Les entreprises sont sélectionnées selon différents critères, notamment la qualité et la portée de leur projet. En Nouvelle-Aquitaine : 345 sociétés ont réalisé leur diagnostic par ce biais, dont 80 % avaient moins de 150 salariés. La région Grand Est a de son côté réalisé 200 diagnostics, alors qu’elle avait initialement prévu d’en réaliser 100 à 150. « C’est donc un franc succès », souligne Lilla Merabet.

Ensuite, les entreprises sont accompagnées dans une deuxième phase qui correspond à l’intégration des technologies. « Il y a du coaching technique, de l’accompagnement en formation et en recrutement, de l’aide dans le pilotage de projets, etc. », poursuit Bernard Uthurry. La région Nouvelle-Aquitaine finance une partie de cette seconde phase, par exemple 50 % du salaire brut d’un nouveau poste durant la première année ou encore de 50 à 70 % de subventions sur du conseil en innovation.

Les régions ont également très souvent mis en place des initiatives pour fédérer des acteurs, afin qu’ils travaillent en écosystèmes. « Nous rapprochons des PME, et les mettons en contact avec des laboratoires de recherche, des écoles d’ingénieurs, des universités. Nous avons plusieurs dizaines de projets de ce type », confie Bernard Uthurry. En région Grand Est, a été déployée une « communauté de leaders », composée de 300 entreprises déjà lancées dans l’Industrie du futur, qui s’entraident et échangent des bonnes pratiques. « Elles partagent leurs expériences, notamment sur les optimisations de process, sans entrer dans leurs secrets de fabrication. Donc il n’y a pas de problématiques d’ordre concurrentielles », explique Lilla Merabet. Toujours pour faciliter les échanges, mais cette fois internationaux, la région Grand Est met en place en ce printemps 2018, un « bureau franco-allemand de l’Industrie du futur », pour favoriser le networking entre les entreprises des deux côtés de la frontière.

Les régions travaillent également sur la formation. « Nous avons un centre d’apprentissage à Bordes, financé par la région, spécialisé dans l’Usine du futur », souligne Bernard Uthurry. « Toutes nos grandes écoles, dont celles d’ingénieurs, intègrent une dimension Industrie du futur dans les cursus, financée en partie par la région », précise pour sa part Lilla Merabet.

Pourquoi l’Industrie du futur devrait-elle relocaliser des emplois en France ?

Parmi les enjeux « géographiques » de l’Industrie du futur, figure également celui de faire revenir en France des emplois délocalisés à l’étranger, suite à plusieurs décennies de désindustrialisation. « La relocalisation de l’emploi industriel en France est un des objectifs de l’Industrie du futur », confirme ainsi Tahar Melliti directeur général de l’Alliance Industrie du Futur, (AIF). « La raison principale est que l’Industrie du futur répond à une évolution de la demande client pour des produits plus personnalisés et livrés plus rapidement. Or, pour satisfaire cette demande, il faut davantage produire localement, afin d’être au plus près des clients. L’Industrie du futur, c’est produire là où l’on va consommer».

Autre élément : l’Industrie du futur devrait « uniformiser » les coûts de production, grâce notamment à la robotique qui gommerait les décalages salariaux. Contrairement à un humain, un robot possède des coûts de fonctionnement comparables partout dans le monde. « S’il y a moins de différences de coûts, autant produire localement. Ce n’est pas encore le cas aujourd’hui, mais c’est une tendance d’avenir sur la prochaine décennie. L’Industrie du futur génère ainsi une globalisation vertueuse », estime Tahar Melliti.

Pour l’heure cette relocalisation de l’emploi demeure cependant théorique, car elle n’est étayée par aucun chiffre officiel. « Il faudrait créer un observatoire de la relocalisation industrielle », propose Tahar Melliti. « C’est encore trop tôt pour évaluer ce phénomène », confirme Lilla Merabet. « Pour l’instant, nos entreprises gagnent des parts de marché grâce à l’Industrie du futur et pérennisent leurs emplois, ce qui est déjà non négligeable ».

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