Industrie du futur et territoires

Sur les territoires, le défi consiste désormais à diffuser l’innovation au sein du plus grand nombre possible d’entreprises, pour y créer de la valeur économique et des emplois. A défaut, nos territoires perdront leur compétitivité et se retrouveront déclassés. Tel est l’un des constats décrit par Olivier Lluansi.
Par Olivier LLuansi - Associé Manufacturing - EY Consulting

Peut-on continuer à répartir la richesse économique comme on le fait en France aujourd’hui ?

Certes, à côté de Paris, nous avons de belles et grandes métropoles qui ont un vrai rayonnement international, Lille, Lyon, Marseille notamment… Nos métropoles sont désormais celles de la French Tech. Elles attirent des services à haute valeur ajoutée, des investissements, des talents ! Elles capteront naturellement une part substantielle de la nouvelle valeur ajoutée. Les villes intermédiaires au nombre de 60 à 70, disposent de Pôles de compétences et d’enseignement supérieur, elles résisteront à la mutation en cours.

Mais qu’en est-il des villes petites et moyennes, illustrées par la catégorie Sous-Préfectures de province ? Elles regroupent 10 à 12 millions d’habitants, 25% de la population urbaine, environ 15% du corps électoral. Leur économie est essentiellement constituée de sous-traitance et de tâches d’exécution.

Elles ont souffert de la mondialisation et de la désindustrialisation. Nombre de ces villes ont vu leurs emplois fondre de moitié, d’Aubergenville à Carmaux, de Graulhet à Oignies… Des catastrophes dont le spectre vient hanter les habitants de Colmar, menacée par les difficultés d’Alstom tout juste racheté par l’allemand Siemens, ou encore de La Souterraine, marquée par les déboires de l’équipementier GM&S.

 

Le monde se transforme

Une étude récente de France Stratégie reprise par l’Académie des technologies partitionne le territoire national : les 12 grandes métropoles et leur espace périurbain, leur couronne jusqu’à 90 km du centre métropolitain et le reste du territoire national (hors aire urbaine de Paris, naturellement).  Entre 1975 et 1982, métropoles, couronnes et reste du territoire connaissent le même niveau de création d’emplois. Entre 1982 et 1999, les métropoles se distinguent en créant deux fois plus d’emplois que leur couronne ou le reste du territoire.

A partir de 1999 et jusqu’à aujourd’hui, la création d’emplois devient directement liée à la distance aux centres métropolitains. Sur la dernière période de référence 2006-2013, seules les métropoles créent de l’emploi, les couronnes en détruisent un peu, le reste du territoire nettement.

Le monde se transforme. L’industrie est en pleine mutation, bouleversée par le développement fulgurant du numérique. La « double détente » du numérique dans le secteur productif, (gains de productivité ou pas ; développement de services associés ou pas), pourrait pénaliser très lourdement les villes petites et moyennes.

Les territoires qui ne mettront pas leur économie à l’heure du 4.0 seront déclassés, mais aussi, ceux qui ne feront que des gains de productivité se retrouveront sans contrepartie aucune en termes d’emplois !

Des réponses souvent superficielles et inadaptées

La désertification rurale est déjà une réalité chez nous depuis des décennies, mais les réponses apportées sont restées superficielles ou inadéquates : 19.000 des 36.000 communes françaises ont choisi le vote aux extrêmes de l’échiquier politique au premier tour des Présidentielles de 2017. Les anciens bassins industriels du Nord et de l’Est restent des espaces de souffrance économique, ce que traduisent de plus en plus leurs votes aux échéances électorales successives.

Demain, à n’y pas prendre garde, ce sont les villes petites et moyennes qui risquent de sombrer dans une spirale mortifère, quand celle-ci n’a pas déjà commencé. Une personne dans une usine, c’est trois personnes qui travaillent à côté : commerce, services, sous-traitant, transporteurs…

Une usine ne se développe pas au cœur des grandes métropoles, ni ne s’installe au cœur d’un territoire rural, car il faut y faire venir des compétences qui n’y sont pas. L’industrie et les services associés sont donc une des clefs de la richesse et de la vitalité des villes moyennes.

La France, aux côtés du Royaume-Uni, détient en Europe le triste record de la désindustrialisation. 12% de la population active contre 35% en 1980 ! Le secteur industriel allemand est, en poids, le double du nôtre, celui de l’Italie de 40% supérieur, celui de l’Espagne de 20%.

Si on continue ainsi, on va au-devant du même risque qu’au Royaume-Uni, mis en évidence par le vote du Brexit ! Londres, la ville des services et de la finance qui concentre le rayonnement international, la richesse, et à côté la quasi-totalité du reste du pays qui ne comprend plus le bénéfice que l’Europe lui apporte !

L’industrie : essentielle pour le développement des territoires

Comment accompagner la mutation du 4.0 dans les territoires ? En France, le nombre des emplois agricoles de 1950 à 1990 a été divisé par deux tous les 20 ans. Depuis 1975, la disparition des emplois industriels suit la même tendance. A-t-on les moyens, financiers et politiques, pour accompagner cette transition, comme on le fit pour l’agriculture depuis 1960 ? Doit-on inventer une « PAC » (Politique Agricole Commune) pour le secteur productif ?

D’autres pistes sont envisageables, moins dispendieuses pour les finances publiques.

Croire en l’Industrie du futur, c’est aussi croire en l’avenir de notre industrie. Cette dernière porte déjà en elle les éléments pour imaginer la place que ce secteur pourra occuper demain dans notre économie. Au-delà des bénéfices directs qu’elle génère, l’industrie a aussi la capacité d’engendrer des gains indirects notamment à travers le développement du territoire.

L’analyse des investissements étrangers en 2016 et de leur implantation sur le territoire français permet de constater que 70% de ceux-ci sont localisés dans les villes moyennes ou dans les territoires ruraux, tandis que seulement 15% des projets de services s’y installent. On constate donc une divergence majeure entre, d’une part, la répartition des projets industriels dans les villes moyennes et, d’autre part, la polarisation des projets de services et commerciaux autour des 10 plus grandes villes françaises.

La mise en place de services

Les principes de l’Industrie du futur mettent clairement en évidence un double mouvement au sein des entreprises : d’une part un gain de productivité accéléré dans les ateliers de production, de l’autre la création de services « on-top » des biens et produits industriels.

Si les industriels eux-mêmes développent ces services associés, alors les emplois induits auront une plus grande probabilité de se situer dans les bassins d'emplois qu’ils occupent déjà et de compenser ceux détruits par les gains de productivité. Et c’est possible ! Velum une PME alsacienne, Müller un groupe familial basé dans l’Aisne, les Vitrines de l’industrie du futur ou d’autres encore l’attestent. Cela supposera une vision partagée entre chefs d’entreprises et puissance publique, un volontarisme et une mobilisation collective que nous appelons de nos vœux.

Si, au contraire, ce sont les entreprises du numérique qui développent ces services (phénomène de désintermédiation), alors ces emplois se localiseront au mieux dans les grandes métropoles, laissant les villes moyennes et les territoires ruraux gérer les gains de productivité industrielle, sans bénéficier de la contrepartie de nouvelles activités.

L’industrie et le développement de services associés sont clairement l’une des clefs de la richesse et de la vitalité des villes moyennes, contribuant ainsi à l’équilibre du territoire national.

L’industrie porte donc en elle la capacité de créer de la richesse dans les villes moyennes, de manière pérenne et à ce titre, de participer au développement territorial. Sachons saisir cette opportunité !

100 à 200 territoires innovants à construire

Après une phase d’internationalisation de l’économie, l’un des principaux facteurs de croissance est désormais l’innovation.

La phase d’internationalisation a privilégié des actions de développement des territoires fondées sur l’attraction d’investissements étrangers ou sur l’accompagnement à l’export. Cependant le nouveau paradigme « innovation » induit d’autres politiques de développement des territoires.

Ceux-ci ont déjà attiré des pôles d’excellence liés à l’innovation : enseignement supérieur, Pôles de compétitivité, etc. Cette phase, illustrée par l’émergence du concept de villes dites « intermédiaires » (env. une soixantaine), est désormais relativement mature.

Aujourd’hui, le défi consiste à diffuser l’innovation au sein du plus grand nombre possible d’entreprises, pour y créer de la valeur économique et des emplois. A ce propos, soyons optimistes, notre pays a des idées… voire une certaine propension à l’excellence. A défaut, nos territoires perdront leur compétitivité et se retrouveront déclassés.

Les moteurs économiques des villes moyennes (env. 25% de la population française urbaine) sont soit une industrie manufacturière, soit un centre de traitement (banques, mutuelles, etc.) ou bien un centre commercial qui draine le pouvoir d’achat d’un large territoire alentour. Ces activités seront fortement impactées, par les préceptes de l’Industrie du futur, du commerce électronique ou encore par les robots de processus administratifs qui pourraient entraîner une probable diminution des emplois concernés de 30% à 50%.

Problème ? Si ces évolutions sont incontournables pour rester dans la course, on ne peut se résigner à voir disparaître des centaines d’emplois dans des territoires déjà fragiles.

Par ailleurs, si les grands groupes disposent des moyens nécessaires à leur transformation (même s’ils sont parfois freinés par leur moindre agilité liée à leur taille ou à leur culture), les PME/PMI ou les petites ETI, elles, recherchent un accompagnement qu’elles ne trouvent pas. Que faire ?

L’effet « tache d’huile »

On peut prendre le pari que leur transformation se fera par « tâche d’huile », par la diffusion de la conviction que « c’est possible » ou que « ça marche », par le partage d’expériences réussies ou d’échecs, par la mise en commun de ressources ou de compétences. Cette diffusion est un phénomène de proximité, presque de « bouche à oreille » entre les chefs d’entreprises. En effet, le Pôle d’excellence d’un secteur ou d’une technologie sera de peu de soutien pour une PME ou une PMI s’il se trouve à l’autre bout du pays.

Certaines des structures existantes, publiques ou parapubliques, qui accompagnent l’innovation, la valorisation de la propriété intellectuelle ou le développement de briques technologiques, etc. s’empareront de l’accompagnement des PME / ETI sur leur chemin de transformation 4.0. Elles se découvriront ainsi une nouvelle activité, l’occasion de démontrer leurs compétences et d’asseoir leur légitimité. Il pourra s’agir de Pôles de compétitivité, de Pôles territoriaux, d’Associations de développement local, d’émanations locales d’entrepreneurs, etc. On a même vu une Maison de l’emploi s’en saisir !

Il faudrait faire émerger 150 à 200 structures, publiques ou cofinancées en partenariats public-privé, avec d’un côté des collectivités territoriales qui auraient compris cet enjeu pour leurs territoires, et de l’autre de grands groupes qui investiraient pour développer leur écosystème. Ce ne serait pas une politique « industrielle » pilotée par le haut qui développerait de grands programmes, mais une multitude d’initiatives locales qui agiraient. Pourquoi pas 150 initiatives locales, toutes différentes avec un seul point commun : des leaders, publics ou privés, engagés dans le développement de leur territoire et qui comprennent la spécificité des PME/PMI, surtout la manière dont elles peuvent se transformer ?

A terme, certains de ces territoires réussiront leur transformation, d’autres échoueront. L’égalité des territoires est un vœu pieu depuis longtemps, même si l’égalité des chances qui leur sont accordées reste un devoir républicain. Leur réussite dépend et dépendra avant tout de leur dynamique propre.

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