GRAND TÉMOIN - JEAN-LUC BEYLAT

La compétitivité en Pôle position

Jean-Luc Beylat est viceprésident chargé des programmes européens de Bell Labs et Président d’Alcatel- Lucent Bell Labs France. Il est Président de l’Association Française des Pôles de compétitivité (AFPC) et Président du Pôle de compétitivité Systematic Paris-Region.

 

Créés en 2005 à l'initiative de Dominique de Villepin, les pôles de compétitivité viennent de fêter leur dixième anniversaire. Quel bilan en tirez-vous ?

Après dix ans d’existence, les pôles se sont inscrits dans la durée. En France, nous avons parfois tendance à lancer des initiatives sans qu’elles soient suivies, ce n’est pas le cas des pôles de compétitivité qui ont résisté à l’alternance politique avec le gouvernement Ayrault qui a lancé la troisième phase en janvier 2013.

Lors de la première phase, le démarrage a été un peu long. C’est après les quatre/cinq premières années que les pôles ont véritablement montré leur utilité et se sont installés.

La deuxième phase a servi de cohésion à ces écosystèmes innovants. En dix ans, en termes d’animation de la recherche collaborative, ce sont 6.5 milliards de projets de R&D qui ont été portés par les pôles, dont 3.9 milliards d’investissements privés.

Il ne faut pas oublier que le premier objectif des pôles était de décloisonner la recherche publique et la recherche privée. De ce point de vue, le résultat est très largement positif. En termes de recherche partenariale, la majorité des projetsse font dans les pôles.

 

C’est le statu quo, ou après dix ans, il faut en supprimer, en créer de nouveaux ?

Effectivement, il est possible de penser au premier abord que 71 pôles de compétitivité, c’est beaucoup trop. Mais dans la réalité, La compétitivité en Pôle position certains sont très gros et d’autres ciblés comme, par exemple, le pôle céramique à Limoges qui, bien que petit, répond à une vraie mission. Il fonctionne comme un pôle en décloisonnant les acteurs entre eux.

Le métier des pôles est d’animer des écosystèmes innovants. C’est le coeur de l’innovation.

 

Dans la « phase 3 » de la politique nationale des pôles, 2013-2018, où en est-on ? L’un des reproches était que les pôles devaient devenir des « usines à produits » plutôt que des « usines à projets ».

La phase 3 a été construite en se disant qu’une fois les écosystèmes mis en place, il fallait penser « marché ». C’était déjà le cas de certains pôles, mais tous n’étaient pas logés à la même enseigne. 

Pour aller vers « l’usine à produits », il fallait faire grandir les entreprises. Aider des start-up à se créer c’est bien, mais les aider à grandir et donc à dépasser les 10/20 personnes est bien plus difficile. C’est ce challenge que nous relevons, pour cela il faut les aider à aller à l’international pour ne pas mourir. Nous sommes dans cette dynamique.

Une évaluation intermédiaire, en 2016, permettra de valider les chiffres d’affaires, les produits… il faut savoir que toutes les actions des pôles de compétitivité sont suivies et mesurées.

 

Avec quels outils et méthodes pour évaluer les modèles d’affaires associés à un projet ?

Pour répondre à votre question il faut remonter à la source. A savoir la naissance des projets. La force des pôles c’est leur faculté à produire des feuilles de route, des stratégies collectives. C’est la partie la plus difficile à mettre en place. Lors de la création des pôles, beaucoup des premiers participants avaient peur de se découvrir face à leurs confrères/concurrents.

De ces dialogues, très riches, naissent des idées avec un mode de fonctionnement associé. Ensuite, chaque projet est dessiné ensemble. Il y a dix ans, en schématisant, nous avions comme participants de grands groupes et leurs sous-traitants le plus souvent liés à la même filière.

Au fil du temps, la transformation a été radicale. Aujourd’hui, les grands groupes viennent chercher des sources d’innovation, certains financent des projets de R&D.

Ensuite, chaque pôle s’organise comme il l’entend. Par exemple pour le pôle Systematic Paris-Region, nous avons créé un bureau exécutif devant lequel les industriels viennent présenter leurs projets face à un panel d’experts, c’est une épreuve redoutée par tous. Plus la sélection sera rigoureuse et challengé, plus sa labellisation a de la valeur. L’expérience montre que les financeurs le savent et suivent.

Notre objectif n’est pas de valider la release 2.0 d’un produit existant, il faut véritablement avoir une idée de nouvelle « usine à produits », avec certes des données techniques mais également savoir en quoi ce projet répond à une demande du marché.

 

La réforme territoriale va-t-elle améliorer ou compliquer les choses ?

C’est vrai qu’entretemps est arrivée la loi NOTRe (Nouvelle Organisation Territoriale de la République) qui définit la régionalisation et ses nouvelles délégations de fonctionnement. Elle confie une mission de développement économique importante aux régions.

Et, comme vous le soulevez, se pose la question de l’articulation de la loi NOTRe avec la politique des pôles. Ces derniers sont en interaction directe avec l’Etat, mais également avec les régions. Si la loi a défini cette mission, elle n’a pas encore réglé la problématique budgétaire. Est-ce que les budgets seront affectés dans les régions ? Il faudra attendre le mois de janvier pour savoir comment l’Etat entend articuler le tout.

La nouvelle France industrielle, voulue par l’Etat, implique des dynamiques nationales qui doivent se coordonner avec des dynamiques régionales.

Concernant le FUI (le Fonds Unique Interministériel) qui finance des projets de recherche et de développement collaboratifs labellisés par les pôles de compétitivité, le premier ministre a annoncé que l’État avait vocation à financer les projets de recherche collaboratifs.

 

En schématisant, on peut dire que les IRT, la French Tech… sont nés grâce aux pôles de compétitivité. A l’inverse plus personne ne parle des pôles en tant que tels, c’est voulu ?

Il est évident que lors de la phase 2, ont été créés plusieurs écosystèmes qui ont permis à des PME et start-up d’exister, de se fédérer, et que, sans ces écosystèmes, il n’y aurait pas eu de « french tech » avec des PME innovantes.

Historiquement, chaque pôle a parlé de lui et, comme vous le faites justement remarquer, plus personne ne s’est intéressé à l’ensemble des pôles. Mais, rassurez- vous, ils devraient prendre une place plus importante en 2016. Ils ont été structurants et méritent une vision stratégique nationale.

 

Les pôles lorgnent du côté de Bruxelles ? Et comme vient de l’annoncer l’Élysée avec son académie franco-allemande, il faut plus travailler avec l’Allemagne ?

Bien entendu, il existe le programme « Horizon 2020 » qui est un programme de recherches. Lorsqu’il s’agit de projets sur les réseaux mobiles de cinquième génération, l’Europe est parfaitement adaptée, c’est un projet à l’échelle européenne.

L’Europe n’est pas forcément adaptée à toutes sortes de sujets. De plus, elle est compliquée pour les PME avec beaucoup d’administratif.

Pour l’Allemagne, nous travaillons déjà avec nos voisins allemands comme avec le projet Eureka. Comme vous le citez nous avons des projets sur le 4.0, sur le logiciel…. Il faut soutenir ces démarches, mais il est à noter que l’argent public sur les dotations concernant les projets Eureka est en diminution.

 

Le financement est un problème ?

Le financement des projets émanant des pôles de compétitivité est privé à 60 %, les entreprises ont un business plan associé. En ce qui concerne les financements publics, ils sont suivis par la DGE, la BPI et des experts publics qui valident.

Mais les financements publics concernant l’innovation se raréfient. Pour le FUI, nous avions au départ 180 millions d’euros par an, pour 2016 le montant devrait passer à 85, entre 2015 et 2016 ce sont 15 millions qui disparaissent. Malheureusement, l’Etat investit de moins en moins dans l’innovation.

Plus généralement, pour des projets qui ont été correctement challengés, avec un nombre d’acteurs important, le financement devient plus simple que pour un financement de projet mono-entreprise. D’ailleurs, à mon avis, les projets mono-entreprise n’ont pas vocation à être soutenus par l’argent public, ce dernier devant investir dans des projets de rupture qui vont créer une dynamique d’innovation.

 

Vous êtes un fervent défenseur de l’innovation ouverte que vous mettez en place aux Bell- Labs d’Alcatel-Lucent. C’est un modèle duplicable partout ?

Le principe de l’innovation ouverte est à l’opposé de la recherche fermée qui a sa propre R&D. Lors d’une recherche privée, vous avez peu de chance de dériver, d’aller ailleurs que vers l’objectif que l’entreprise s’était fixée dès le départ.

Ce système ne peut plus marcher. Aujourd’hui, comme disent les startup, il faut pivoter, s’adapter aux variations du marché. Pour pivoter, il faut élargir son scope de recherche, et même un grand groupe ne peut plus l’élargir dans tous les sens, ce n’est pas finançable. Par exemple, chez Alcatel-Lucent (ndlr : société dans laquelle Jean-Luc Beylat a la charge de la recherche européenne) nous dépensons actuellement 2,5 milliards en R&D, avec Nokia les dépenses totales représenteront 4 milliards.

L’élargissement de ce scope de R&D en amont ne peut se faire qu’en dehors de l’entreprise. Il nous faut travailler avec d’autres entreprises, c’est de l’économie collaborative.

Aujourd’hui pour innover il faut être global, pertinent, et disruptif. C’est l’une des vertus de l’innovation ouverte.

Avec un grand nombre de « cerveaux », vous êtes tout de suite global. Un problème posé à un grand nombre de personnes est forcément résolu plus rapidement. Et surtout, il sera plus rapidement utilisé, s’il est partagé par le plus grand nombre.

C’est l’une des forces de l’innovation ouverte, cette capacité à créer des plateformes, comme les réseaux sociaux, les big data, la formation…. La force de donner une solution globale à une audience importante, une façon de gagner des parts de marché en étant rapide et agile.

L’innovation ouverte est actuellement l’un des éléments les plus transformants, la théorie de Henry Chesbrough, qui date du début des années 2000, se concrétise aujourd’hui. Lorsque Tesla met en commun ses développements, il crée une plateforme d’innovation dont la vocation est de fédérer l’industrie de la voiture électrique. Il y a ceux qui en seront et ceux qui n’en seront pas.

Cette innovation ouverte change même les dynamiques de propriété intellectuelle. La valeur est dans l’agilité et non plus uniquement dans les brevets. Si personne n’utilise vos brevets, ils n’ont aucune valeur. Aujourd’hui, les industriels partagent leurs brevets et, en échange, utilisent les brevets de leurs confrères/concurrents. Ils ont compris que plus les brevets sont ouverts autour d’une plateforme,  plus cette dernière aura du poids sur le marché.

 

Justement, la rapidité avec laquelle il faut agir pour profiter de la croissance annoncée est cruciale. Avantage ou désavantage pour la France ?

Le monde est entré dans une phase d’innovation sans précédent. Certains parlent d’un cycle schumpeterien, mais je pense que c’est encore plus puissant que cela, plus rapide.

La démographie, la sociologie, l’économie, l’écologie, la nature du travail… tout change en même temps. La globalisation change de dynamique. Contrairement à ce que l’on pourrait penser le numérique n’est pas tout, il n’est qu’un élément d’un tout. Un élément de globalisation, un élément de « plateformes mondiales ».

Outre le numérique, l’accélération actuelle comprend des notions de ressources limitées à gérer, les jeunes souhaitent changer la société, aller vers des choses qui ont du « sens ». Ils ont des  compétences en langue, ils ont voyagé, ils ont une « conscience »… c’est une transformation radicale. Une transformation aussi importante que le numérique.

Dans ce contexte, la France a des avantages et des inconvénients. Elle a une culture technologique, nous sommes le pays d’Eiffel, mais dans le même temps nous avons une méconnaissance de la dynamique des marchés.

Néanmoins, vous noterez, que ces derniers temps, l’esprit d’entreprise se développe, c’est un atout. C’est en allant vers l’entrepreneuriat que l’on pourra transformer ce pays. Il nous faut investir dans les entreprises plutôt que dans la pierre. Les belles maisons françaises ne feront pas les emplois de nos enfants. Vous avez 2.000 milliards qui dorment dans les assurances vie, si une infime partie allait dans l’investissement à l’innovation le futur de nos enfants s’en porterait mieux.

 

Il faudra régler notre problème culturel de refus de dilution du capital ?

C’est vrai que notre entrepreneuriat est darwinien. Pour grossir, les gros mangent les petits. Il nous faut faire grossir les entreprises, il y a des murs à franchir. C’est justement l’un des rôles des pôles de compétitivité.

 

Parlons futur. Qu’est-ce qui nous attend pour un « Retour vers le futur » en 2045 ?

Nos enfants sont nés avec Internet et le téléphone mobile. Nous sommes des émigrants du digital et eux des natifs.

Pour l’instant nous ne sommes que dans le numérique, demain ce seront la santé, le transport, la ville, l‘énergie, l’éducation… et tout cela reposera sur les mêmes plateformes de coeur IP, d’informations avec des capteurs de température, de présence, d’images… qui vont donner de l’intelligence, de la valeur au système, via des systèmes analytics.

Aujourd’hui, nous avons déjà pas mal d’informations, mais elles ne sont pas optimisées. Ce n’est pas pertinent, notamment en temps réel. Demain, ces données seront intégrées, nous aurons des flux d’informations qui vont donner du sens.

Tout sera lié. La dynamique de l’énergie sera liée à la dynamique de la ville, mais également le sociétal. Dans la ville intelligente, les citoyens seront directement intégrés dans les décisions structurantes.

Nous n’avons encore rien vu en termes de puissance, d’intelligence artificielle…. L’iPhone d’aujourd’hui a la puissance de calcul d‘un Cray des années 80.

 

Et en matière d’industrie du futur ?

Pareillement, le manufacturing de demain sera différent de celui d’hier. En dehors des nouvelles technologies, le cycle des produits se fera en interaction avec le client, avec le marché. L’époque de la construction de voitures low-cost en Roumanie, à destination du marché français, sera révolue.

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