Ce que l’industrie offre aux jeunes

Comment expliquer que certains métiers, notamment industriels, soient considérés « en tension » alors que les recruteurs ont le sentiment d’offrir des métiers attractifs et qu’un grand nombre de jeunes sont au chômage ?

 

Il est évident que l’industrie peine aujourd’hui à recruter et ces difficultés de recrutement impactent sa compétitivité. Plusieurs études l’attestent, dont l’enquête BMO (Besoins en main-d’oeuvre), réalisée par Pôle emploi et le Crédoc, qui recense les besoins en recrutement des employeurs par secteur et par bassin d’emploi.

 

L’enquête 2018 indique que les entreprises industrielles prévoient plus de 200 000 recrutements cette année, dont 50,3 % sont jugés difficiles (1). Ce pourcentage continue d’augmenter : il était de 35,1 % en 2016 et de 41,5 % en 2017. Il atteint même 53,6 % pour les ouvriers de l’industrie en 2018 (1).

 

Pour expliquer ces difficultés, les industriels évoquent une crise des vocations, liée à un déficit d’image du secteur et à une méconnaissance des métiers industriels. Outre le déficit d’attractivité de certains métiers, le Conseil d’orientation pour l’emploi mentionne dans son rapport, en 2013, une inadéquation entre les compétences attendues par les recruteurs et celles des candidats, ainsi qu’un manque de fluidité du marché du travail (2).

 

La Fabrique de l’industrie (3) a mobilisé le Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications) pour tenter d’éclairer ce paradoxe, et plus précisément pour comprendre à quel point les débuts de carrière des jeunes ouvriers de l’industrie sont plus dynamiques que ceux de leurs camarades ayant abordé d’autres secteurs d’activité.

 

Voici le résumé du premier chapitre qui étudie les trajectoires des jeunes ouvriers de l’industrie sortis en 2010. Le deuxième chapitre se concentre sur l’intérim et l’apprentissage et le troisième illustre l’importance du niveau et de la spécialité du diplôme des jeunes ouvriers. L’étude complète étant disponible sur le site de La Fabrique.

Perspectives pour les jeunes

L’étude distingue quatre profils parmi les jeunes qui ont travaillé dans l’industrie en tant qu’ouvriers au moins une fois au cours des cinq premières années de leur vie active : ceux qui sont entrés dans l’industrie au premier emploi, et qui ont fini par travailler dans un autre secteur, ceux qui travaillent dans l’industrie au dernier emploi mais qui ont commencé dans un autre secteur, ceux qui sont ouvriers de l’industrie au premier et au dernier emploi occupé et enfin ceux qui n’y ont fait qu’un rapide passage, sans avoir travaillé dans l’industrie ni au premier ni au dernier emploi.

 

Ces profils sont comparés avec ceux de deux autres groupes : les ouvriers hors industrie et les employés. On entend par « ouvriers hors industrie » les jeunes qui sont ouvriers au premier et au dernier emploi dans un secteur non industriel. Les « employés » regroupent les actifs qui ont débuté en tant qu’employés et qui le sont encore au dernier emploi, cinq ans après.

 

Les premiers résultats présentés ci-dessous proviennent de l’interrogation après cinq ans de vie active des jeunes de la Génération 2010. Dans la suite de ce chapitre, les quatre profils d’ouvriers de la Génération 2010 sont comparés à ceux de la Génération 2004, puis aux ouvriers hors industrie et aux employés.

 

Rester dans l’industrie pour de meilleures carrières

 

Les ouvriers qui ont occupé leur premier emploi dans l’industrie et y sont toujours dans leur dernier poste représentent 25 % de l’ensemble des jeunes ouvriers ayant travaillé au moins une fois dans l’industrie au cours de leurs cinq premières années de vie active. Ce taux était le même pour la Génération 2004. Ces jeunes ouvriers se distinguent des autres car ils accèdent plus fréquemment à un poste d’ouvrier qualifié, ont une meilleure rémunération et un taux en CDI plus élevé.

 

Ce groupe présente en effet le taux le plus élevé d’ouvriers qualifiés, aussi bien à l’embauche que dans leur dernier poste : 55 % sont ouvriers qualifiés dans leur premier poste et 62 % dans leur dernier poste. Parmi les explications possibles, on note que ce groupe présente également une part plus élevée de diplômés des niveaux CAP-BEP et Bac dans une spécialité industrielle : 42 % contre 28 % pour les ouvriers ayant travaillé dans l’industrie seulement au premier emploi et 37 % pour les ouvriers de l’industrie au dernier emploi. En particulier, plus d’un quart des jeunes de ce groupe ont un Bac professionnel ou technologique dans une spécialité industrielle alors que cette proportion varie de 14 % à 17 % dans les autres profils.

 

Ils sont aussi plus fréquemment en CDI : 44 % contre 41 % des ouvriers de l’industrie au premier emploi et 32 % des ouvriers de l’industrie au dernier emploi. Leur salaire net mensuel est supérieur à celui des autres profils : 1 491 € en moyenne, contre 1 430 € pour les ouvriers de l’industrie au premier emploi et 1 480 € pour les ouvriers de l’industrie au dernier emploi.

 

Enfin, si on compare aux autres profils, les ouvriers de ce groupe bénéficient plus fréquemment d’une formation continue pendant les cinq premières années de vie active : 17 % contre 5 % des ouvriers de l’industrie au premier emploi et 13 % des ouvriers de l’industrie au dernier emploi.

 

L’insertion professionnelle globalement problématique

 

L’employabilité est mesurée ici par le nombre moyen de mois passés respectivement au chômage et en emploi pendant les cinq années suivant la sortie de la formation initiale.

 

Les jeunes ouvriers de l’industrie sortis en 2010 ont passé entre 13 et 15 mois au chômage selon les différents profils sur cinq ans, ce qui représente entre 22 % et 25 % de leur temps. Ce taux est relativement plus élevé que celui qui a été relevé en 2013 (19 %) auprès des jeunes de la même cohorte, qu’ils soient ouvriers ou non, c’est-à-dire tous métiers et secteurs confondus (4). Comme il y a très peu de chances que la conjoncture se soit dégradée entre 2013 et 2015, cela souligne la difficulté particulière des jeunes ouvriers à s’insérer dans l’emploi.

 

Les jeunes ouvriers de l’industrie ont également passé entre 38 et 40 mois en emploi sur les cinq premières années, selon les différents profils. Ils ont connu entre deux et cinq emplois sur cette période.

 

Le nombre de jeunes ouvriers a fortement diminué

 

Les jeunes diplômés sortis de la formation initiale en 2010 sont deux fois moins nombreux à avoir occupé un poste d’ouvrier dans l’industrie que les diplômés sortis en 2004 : 116 500 jeunes de la Génération 2004 contre 63 200 jeunes de la Génération 2010.

 

Chacun des quatre profils a connu une diminution par deux : les jeunes qui ont débuté en tant qu’ouvriers de l’industrie, ceux qui y ont occupé leur dernier poste, ceux qui n’ont fait qu’y passer et ceux qui y sont restés.

 

La baisse de 4 % du nombre total de jeunes sortis du système éducatif entre 2004 et 2010 (737 000 jeunes en 2004 contre 708 000 jeunes en 2010) n’explique pas une telle diminution. Celle-ci peut donc avoir deux autres causes : la diminution des opportunités d’emplois industriels (l’Insee (5) relève une diminution de 514 000 emplois industriels entre 2004 et 2010, soit 13 %) et une possible désaffection des jeunes pour l’industrie.

 

La crise a impacté la durée en emploi

 

Le taux en emploi après cinq ans de vie active est plus élevé pour les ouvriers de l’industrie issus de la Génération 2010 (84 %) que pour ceux de la Génération 2004 (73 %). Cette différence peut s’expliquer par l’impact de la crise économique de 2008 sur l’emploi, très sensible en 2009, soit cinq ans après l’entrée sur le marché du travail de la Génération 2004.

 

Probablement pour la même raison, les jeunes ouvriers de la Génération 2010 ont, au contraire, passé moins de temps en emploi pendant leurs cinq premières années de vie active que leurs prédécesseurs de la Génération 2004. D’une part, la durée moyenne par séquence d’emploi a légèrement diminué (passant de 14 à 13 mois entre les deux cohortes). D’autre part, le nombre moyen de séquences d’emploi a également diminué, de sorte que le nombre total de mois en emploi sur cinq ans a également chuté, de six mois, passant de 45 à 39 mois en moyenne entre les deux cohortes. Le nombre de mois passés au chômage sur cinq ans a, de son côté, augmenté de trois mois (de 12 à 15 mois pour les jeunes ouvriers de l’industrie au dernier emploi). Les jeunes qui ne sont ni au chômage ni en emploi peuvent avoir repris leurs études, être en formation.

 

Dans l’ensemble, les jeunes ouvriers de l’industrie issus de la Génération 2004 ont connu un début de carrière plus clément que ceux de la Génération 2010, lesquels ont été frappés par la crise lors de leur entrée sur le marché du travail, même si la comparaison des « photographies » cinq ans après le début de leur vie active, respectivement en 2009 et en 2015, donne parfois l’impression contraire.

 

Les jeunes ouvriers sortis en 2010 accèdent moins fréquemment à un poste d’ouvrier qualifié au bout de cinq ans : 65 % contre 69 % pour les ouvriers de l’industrie issus de la Génération 2004. Ce ralentissement des promotions au statut d’ouvrier qualifié pourrait là encore s’expliquer par l’impact de la crise économique.

 

L’industrie offre une meilleure insertion

 

Après cinq ans de vie active, les jeunes ouvriers de l’industrie sont plus fréquemment en emploi que les autres actifs de qualification comparable. En effet, 84 % des jeunes ayant fini leurs études en 2010 et ayant débuté en tant qu’ouvriers de l’industrie sont en emploi cinq ans après, contre 66 % pour les ouvriers hors industrie et 70 % pour les employés. Ce taux en emploi est de 74 % pour les ouvriers de l’industrie au dernier emploi et de 70 % pour les ouvriers de l’industrie au premier et au dernier emploi.

 

Pendant leurs cinq premières années de vie active, les jeunes ouvriers de l’industrie ont passé plus de temps en emploi que les autres. Les jeunes sortis de formation initiale en 2010 et ouvriers de l’industrie au premier emploi ont passé 70 % de leur temps en emploi sur cinq ans, contre 59 % pour les ouvriers hors industrie et 61 % pour les employés.

 

Ce constat est renforcé par l’analyse du taux de chômage des jeunes sortis en 2004, après sept ans de vie active. Il est de 15 % pour les ouvriers de l’industrie, donc inférieur à celui des ouvriers des autres secteurs (19 %).

 

Il reste cependant supérieur au taux de chômage à sept ans (11 %) des jeunes actifs, tous métiers confondus, travaillant dans l’industrie au premier emploi, ce qui confirme le handicap particulier des jeunes ouvriers en matière d’accès à l’emploi.

 

De meilleures rémunérations

 

Entamer sa carrière et, plus encore, la poursuivre comme ouvrier de l’industrie fournit un net avantage salarial. Les ouvriers de l’industrie au premier et au dernier emploi obtiennent un salaire plus élevé au bout de cinq ans que ceux des autres profils. Leur salaire net mensuel s’élève à 1 491 € en moyenne, il est donc 10 % plus élevé que celui des ouvriers hors industrie et 20 % plus élevé que celui des employés.

 

De même, travailler dans un secteur industriel procure un avantage significatif pour accéder à un poste qualifié. Les ouvriers de l’industrie occupent en effet plus souvent des postes qualifiés, par comparaison avec les ouvriers hors industrie, indépendamment de la spécialité de leur diplôme : 63 % des ouvriers de l’industrie ayant un Bac professionnel ont un poste qualifié contre 16 % des ouvriers hors industrie ayant le même niveau de diplôme.

 

On note enfin un écart en matière d’épanouissement au travail. Les ouvriers de l’industrie sont plus nombreux que les ouvriers hors industrie à déclarer se réaliser professionnellement. Plus précisément, 80 % des ouvriers de l’industrie au premier et au dernier emploi disent se sentir accomplis professionnellement, contre 73 % des ouvriers hors industrie et 81 % des employés. Sur la base de travaux économétriques (5), on met en évidence le fait que détenir un diplôme de spécialité industrielle (de niveau V, IV ou III), occuper un CDI, bénéficier d’une longue expérience professionnelle et travailler dans une grande entreprise sont autant de facteurs qui renforcent ce sentiment d’accomplissement professionnel.

 

 

(1) - Pôle emploi, Crédoc (2018). Enquête Besoins en main d’œuvre. Nombre de projets de recrutement en 2018 par secteurs regroupés
(2) - Conseil d’orientation pour l’emploi (2013). Emplois durablement vacants et difficultés de La Fabrique de l’industrie a mobilisé le Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications) pour tenter d’éclairer ce paradoxe, et plus précisément pour comprendre à quel point les débuts de carrière des jeunes ouvriers de l’industrie sont plus dynamiques que ceux de leurs camarades ayant abordé d’autres secteurs d’activité.
(3) Edité par la Fabrique, avec les remerciements à Arnaud Dupray et Emmanuel Sulzer, du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq), pour leurs travaux et échanges fructueux qui nous ont permis d’aboutir à cet ouvrage. Leur rapport intitulé « Les débuts de carrière des jeunes ouvriers de l’industrie » est disponible sur : http://www.la-fabrique.fr/wp-content/uploads/2016/10/Note-Cereq.pdf
(4) - Céreq (2014). Enquête 2013 auprès de la Génération 2010. Face à la crise, le fossé se creuse entre niveaux de diplôme. Bref du Céreq.
(5)- Dupray A. & Sulzer E. (2017). Les débuts de carrière des jeunes ouvriers de l’industrie, enseignements du dispositif Génération. Rapport pour La Fabrique de l’industrie.

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